Ce monument, situé au carrefour stratégique qui relie les villages du Haut-Verdon, est bien plus qu'une simple stèle commémorative. C'est un livre ouvert sur l'été 1944, une période où la haute vallée du Verdon est devenue un foyer de lutte acharnée entre l'occupant et les maquisards.
Le contexte stratégique de 1944
En juillet 1944, la tension est à son comble. La vallée du Verdon est un axe de repli et de circulation crucial pour les troupes allemandes. Les maquis de la section ORA (Organisation de Résistance de l'Armée) et des FTP (Francs-Tireurs et Partisans) multiplient les sabotages.
Le secteur de Thorame est particulièrement surveillé car il permet de contrôler l'accès au Col d'Allos et à la vallée de l'Ubaye. C’est dans ce climat de guérilla que se joue le destin des gendarmes de Colmars.
Le récit détaillé de la tragédie
Le 21 juillet 1944, une colonne de la Wehrmacht, subissant des harcèlements constants, entre dans Colmars-les-Alpes. Les soldats allemands, nerveux, suspectent la gendarmerie locale de complicité avec les maquisards.
L'arrestation : Le Maréchal des Logis-Chef Marcel Béal, bien qu'ayant la possibilité de prendre le maquis, choisit de rester pour éviter des représailles massives sur la population civile du village. Il est arrêté avec ses hommes.
Le trajet final : Le lendemain matin, 22 juillet, les quatre gendarmes sont chargés dans un camion. On leur fait croire à un transfert vers Digne ou Nice.
L'exécution à la carrière : Le convoi s'arrête brutalement à la carrière du Pont d'Ondres. Le lieu est choisi pour son isolement relatif et son aspect symbolique de carrefour. Les quatre hommes sont mis à mort avec une brutalité qui marquera durablement la mémoire locale.
Après l'exécution, les corps furent sommairement abandonnés. Ce sont les habitants de Thorame-Haute qui, malgré la peur des patrouilles allemandes encore présentes, sont venus récupérer les dépouilles pour leur offrir une sépulture digne. Cela témoigne de la solidarité immédiate entre les villageois et leurs gendarmes.
Les victimes : Des visages sur des noms
Il est important de noter l'hétérogénéité de ces hommes, unis par le devoir :
Marcel Béal (44 ans) : Originaire de la Loire, médaillé militaire, il est la figure de proue de la résistance au sein de la gendarmerie du secteur.
Sébastien Bracco (41 ans) : Né à Nice, il représentait l'ancrage local.
Alexandre Aimar (31 ans) : Originaire des Hautes-Alpes. (Aspres-sur-Buëch).
Adrien Daumas (33 ans) : Natif du Var (Le Muy).
Analyse architecturale de la Stèle
Le monument actuel a été conçu pour être visible de loin par les voyageurs.
Le socle : Une base massive en pierres de taille, évoquant la solidité et l'enracinement dans le terroir alpin.
La plaque : Elle porte une mention explicite : 'Ici ont été lâchement fusillés par les Allemands le 22 juillet 1944...'. Le terme 'lâchement' est courant dans l'épigraphie de l'immédiat après-guerre pour souligner que les victimes étaient sans défense.
L'environnement : La stèle fait face au Pont d'Ondres ou Pont du Moulin érigé en 1688. Ce contraste est saisissant car le vieux pont symbolise la construction et le lien entre les hommes, tandis que la stèle rappelle la destruction et la rupture causée par la guerre.
Un carrefour de Mémoire
Aujourd'hui, le monument est intégré dans les 'Chemins de la Mémoire' du département. Sa situation au confluent du Verdon et de l'Issole en fait un lieu de recueillement naturel.
Chaque 22 juillet, une cérémonie rassemble la Gendarmerie Nationale, les anciens combattants et les familles. C'est l'un des rares monuments de la région où l'hommage n'est pas généraliste, mais lié à un crime de guerre précis et documenté.