Les Trente Glorieuses
Après les années de guerre, la vie reprend à Thorame-Haute, dans les vallées du Haut Verdon, alors situées dans le département des Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes-de-Haute-Provence).
Ici, la pauvreté existe, comme ailleurs. Mais grâce à la terre, aux bêtes et au travail de chacun, les familles conservent une certaine autonomie. On manque de beaucoup de choses, mais on ne manque pas de l’essentiel.
Dans nos villages, on est modestes, mais on n’est pas misérables.
La vie reste rythmée par les saisons et les gestes d’autrefois. Les familles sont nombreuses, solidaires, fidèles à un mode de vie transmis de génération en génération. Il faudra du temps pour que les choses évoluent réellement. Les anciens continuent de vivre comme ils l’ont toujours fait. Il faudra attendre les générations suivantes pour que le progrès s’impose davantage.
Peu à peu, le quotidien se transforme.
Dans les maisons, les changements arrivent sans bruit. L’eau courante s’installe, l’électricité devient plus présente. Pour beaucoup de femmes, les premières machines à laver représentent un véritable soulagement, et peu à peu, les lavoirs sont délaissés. Le réfrigérateur apparaît, modifiant les habitudes, les gestes, l’organisation des journées.
Ces évolutions ne bouleversent pas tout d’un coup, mais elles s’installent doucement.
Avec l’automobile, les distances se raccourcissent. Des modèles populaires comme la 4CV permettent à certaines familles de se déplacer plus facilement. On peut aller un peu plus loin, un peu plus souvent.
Grâce aux congés payés, les habitants des villes peuvent désormais partir en vacances. Attirés par la montagne, par l’air pur, ils viennent passer du temps dans nos villages. On les appelle les estivants.
À Thorame-Haute, les hôtels ouvrent leurs portes. Au cœur du village, deux hôtels-restaurants accueillent les visiteurs, ainsi que plusieurs bars où se mêlent habitants et vacanciers.
À Fontgaillarde, sur la commune de Thorame, un très bel hôtel voit le jour, décoré par M. Léveré, peintre du ministère de la Marine.
Ces nouveaux venus passent, découvrent, repartent. La vie du village, elle, continue, fidèle à elle-même.
Avant l’arrivée de la télévision, il arrivait qu’un homme vienne projeter un film dans un bar du village. C’était un moment attendu, partagé.
Dans certaines maisons, la télévision n’apparaît que tardivement. Parfois d’occasion. Les premières images, en noir et blanc, marquent les esprits. Pour beaucoup, elles accompagnent les événements de mai 1968.
Sans que l’on s’en rende vraiment compte, le progrès s’accélère. Il apporte du confort, facilite le quotidien, ouvre de nouvelles possibilités. Mais il bouscule aussi les repères. Chaque génération découvre, s’adapte… et parfois s’interroge.
Je me souviens de ma grand-mère qui se demandait comment, dans les supermarchés américains, les clients pouvaient régler leurs achats avec ces grands caddies remplis. Cela lui paraissait presque irréel.
Aujourd’hui, nous parlons à des machines, et elles nous répondent.
Avec le progrès, le monde s’ouvre à nous.
À chacun d’en tracer le chemin.