Le 8 mai 1945 marque la fin de la guerre en Europe.
À Thorame-Haute, dans les Alpes-de-Haute-Provence, autrefois appelées les Basses-Alpes, cette date reste un moment de mémoire et d’émotion.
THIERRY
Thierry OTTO-BRUC, maire de Thorame-Haute
Bonjour à toutes et à tous,
Nous sommes réunis aujourd’hui, ici, à Thorame,
pour nous souvenir du 8 mai 1945.
Ce jour-là, la guerre s’est arrêtée en Europe.
L’Allemagne nazie a capitulé.
En 39-45, ce n’est pas un armistice, comme en novembre 1918.
C’est une capitulation, pure et simple.
La fin des combats.
La fin de la guerre, ici, chez nous.
Deux guerres, au prix de sacrifices immenses.
Et, à chaque fois, des hommes de nos villages sont partis,
des familles ont attendu,
des vies qui n’ont plus jamais été les mêmes.
Mais il a bien fallu avancer.
La maison, la terre, nos bêtes.
Par chance, aux pieds de nos montagnes,
des champs de lavande à perte de vue
ont permis de faire vivre nos familles.
Et parfois…
des voix nous reviennent,
pour ne jamais oublier.
LOULOU
Un jeune du village
Je me souviens du jour où ils ont affiché les noms, là, devant la mairie.
C’était le 2 septembre 1939. La mobilisation.
La guerre, j’en avais déjà entendu parler.
Les anciens, eux, en parlaient, de la guerre de 14-18.
Ils parlaient plus que de ça, d’ailleurs.
Mais moi, j’étais trop jeune pour comprendre.
Avant ça, il y avait eu l’été.
Les foins étaient rentrés dans les granges.
On avait sorti le fumier des bergeries, étalé dans les champs…
Les blés fauchés et récoltés.
Il y aurait du pain.
Et de quoi nourrir le cheval.
Je ne savais pas encore que notre cheval partirait, lui aussi.
Comme nous.
On avait fait ce qu’il fallait.
On était prêts pour l’hiver.
Nos moutons allaient bientôt redescendre de nos alpages.
Lorsqu’ils arrivent, on entend au loin les sonnailles de nos bêtes…
Ça annonce les agnelages.
La vie qui continue.
Autour du 15 août, le temps tourne déjà.
Les cimes blanchissent.
Le soleil chauffe moins.
Et puis il y a la fête de la Saint Julien.
Le 22, le 23, le 24 août.
On y tient.
Ça fait partie de nos traditions.
L’orchestre…
le son des accordéons…
le bal…
Tous les jeunes et les moins jeunes sont là.
On vient danser…
et parfois faire des rencontres.
Je ne savais pas.
Le 2 septembre, les noms ont été lus avec gravité.
Le mien.
À cet instant, mon sang est tombé jusqu’aux pieds.
Je reste là.
Immobile.
Sonné.
Je regarde les autres… sans vraiment les voir.
À ce moment-là, je ne savais pas
que je ne reviendrais jamais,
et que ma mère ne s’en remettrait jamais.
Mais tout cela n’aura pas été en vain.
Mes montagnes sont restées libres.
Espérons qu’elles le restent à jamais.
NANS
Un enfant du village
Moi aussi, j’étais là.
Derrière les jupes de ma mère.
Je me souviens…
Mon frère était devenu tout blanc.
Et plus personne ne parlait.
Je ne comprenais pas vraiment ce qui venait de nous arriver.
Nous, Thoramiens…
paysans pour la plupart…
C’était comme si notre monde venait de disparaître, d’un seul coup.
Quelques jours plus tard, avant de partir,
mon frère s’est penché vers moi…
comme il le faisait chaque soir.
Il m’embrassait sur le front,
pour que je fasse de beaux rêves.
Mais ce jour-là…
il m’a dit :
« Nans, maintenant, c’est toi l’homme de la maison.
Prends bien soin de maman. »
Je n’ai rien répondu.
Je ne savais pas quoi dire.
Ce sont les derniers mots de mon frère.
Ils résonnent encore dans mon cœur.
Ces mots seront lus le 8 mai, devant le monument aux morts de Thorame-Haute.